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Un Sénégalais a-t-il le droit d'être apolitique?

Le Sénégal est dans une situation si critique que, selon Omar Ba, toute posture apolitique serait déplacée.

Par Omar Ba
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Cité Baraka, image de la pauvreté à Dakar/Carine Frenk

En discutant avec certains compatriotes des affaires du pays, il n’est pas rare d’entendre un grand nombre d’entre eux, non sans une certaine fierté, me dire : « Je suis apolitique. » L’image que la pratique politique renvoie dans notre pays ferait que s’en écarter serait un acte de dignité, voire de noblesse. Ces apolitiques auto-proclamés ne s’imaginent pas à quel point leur positionnement pose questions au vu de la situation critique de notre pays. 

Rappelons que pour des raisons politiques, notre dignité est foulée aux pieds, nos valeurs sont remises en cause, nos défenseurs sont emprisonnés, nos porte-voix sont réduits au silence, la transmission de notre patrimoine culturel est reléguée au second plan dans ce qui reste de notre système éducatif. Pire, c’est sur la base de choix politiques clairement assumés qu’il nous est imposé un mode de gestion des affaires publiques digne d’une république bananière. 

Songeons également que c’est en raison d’une désastreuse politique socio-économique que notre pays compte plus de neuf millions de pauvres vivant avec moins de deux dollars par jour, alors qu’en 1960 le Sénégal était au même niveau de développement que la Corée du Sud. Cette politique au rabais remplit les rues de nos grandes villes de mendiants qui n’ont que cette pratique dégradante pour se remplir le ventre une fois par jour.  

C’est l’absence d’une politique économique sérieuse qui nous fait changer de stratégie presque tous les cinq ou sept ans au gré des élections présidentielles. Quand les plans ne nous sont pas directement imposés de l’extérieur, ils sont tout simplement ourdis par des « experts » qui font plus cas des milliards qui leur sont versés que du sort des Sénégalais. Le résultat de ces tâtonnements est dévastateur pour notre pays. En effet, alors qu’en janvier 2000, le Sénégal – avec l’Afrique du Sud – était le seul pays d’Afrique à figurer au classement des 20 pays ayant le plus fort taux de croissance au monde, nous avons tout dernièrement fait notre fracassante entrée dans le cercle très fermé des pays les plus pauvres du monde. 

La pauvreté de notre politique d’occupation des sols indispose des familles entières qui sont terrorisées dès que les premières gouttes de pluie touchent terre. Les images d’une capitale sénégalaise sous les eaux font désormais partie du décor conduisant les populations à une profonde résignation. On en oublie presque l’élan de solidarité historique qui a suivi, en août 2012, les graves inondations survenues à Dakar et sa banlieue. Le Khalife général des Mourides se distingua d’ailleurs par un acte aussi symbolique que politique (au sens noble) en débloquant un milliard de nos francs en soutien à l’action publique d’éradication de ce fléau. 

Dans le domaine sanitaire, n’est-ce pas à cause d’une sinistre politique de santé publique que notre pays compte seulement 38 lits de réanimation sur toute l’étendue du territoire, soit deux fois moins que le seul Centre hospitalier Henri Mondor en région parisienne (qui en comptabilise près d’une soixantaine). Ce marasme sanitaire conduit les nantis de notre pays à plier bagage dès que la plus petite douleur les importune pour rejoindre les luxueux hôpitaux occidentaux payés à coups de millions de francs. Au même moment, nos centres hospitaliers restent les mouroirs pour les sans-le-sou. 

L’absence d’une politique éducative digne de ce nom fait que notre pays compte aujourd’hui 6 622 abris provisoires, devenus des salles de classe définitives pour des milliers d’enfants à travers le pays. Une situation inadmissible quand on sait qu’il faut 73 milliards, soit seulement 1, 8% du budget du Sénégal, pour en finir. C’est à cause d’une politique éducative si peu ambitieuse que, tous les ans, élèves et parents redoutent une année invalide. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, nous sommes désormais habitués au blocage de notre système éducatif en raison du même chapelet de revendications syndicales non satisfaites depuis plusieurs décennies. 

N’est-ce pas le défaut d’une politique générale claire qui nous précipite inexorablement, depuis 1960, dans les abysses de la pauvreté ? Ne doit-on pas à ce manque de vision la dilapidation de nos maigres ressources, en 2016 s’il vous plait, dans des projets aussi pharaoniques qu’inutiles que sont l’arène nationale et la réfection du building administratif, au coût de 32 milliards chacun. C’est à cette même carence politique que nous devons la construction d’un centre de conférence à Diamniadio à hauteur de 60 milliards de francs en seulement un an alors que la maternité de l’hôpital Aristide Le Dantec est fermée depuis onze ans pour des travaux estimés à seulement 1, 8 milliard de francs. Ces choix politiques ubuesques sont également opérés au moment où près de 2, 4 millions de Sénégalais (17% de la population) sont menacés d’insécurité alimentaire selon le dernier rapport du Fonds des Nations Unies pour la Population. Pire, 54 % des femmes en âge de reproduction et 60% des enfants de moins de cinq ans sont affectés par l’anémie.

Fuite de responsabilité, égoisme

Dans un tel contexte, l’a-politisme assumé d’un grand nombre de Sénégalais demeure incompréhensible. Un adage wolof dit : « Su bisu dee ñewee ku dund doo gor » (approximativement: « s’échapper quand il est l’heure de donner sa vie pour une noble cause est un acte d’indignité »). En effet, si nous pouvons apprécier un semblant de quiétude dans notre pays, nous le devons aux sacrifices de valeureux citoyens. Certains y ayant laissé leur réputation, d’autres leur fortune tandis que d’aucuns ont payé de leur vie ce combat pour un Sénégal meilleur. Pas plus tard qu’au cours des manifestations précédant la présidentielle de 2012, 15 dignes Sénégalais ont rendu l’âme et 150 ont subi des blessures pour défendre l’honneur de notre pays face l’autoritarisme du pouvoir de l’époque. Se détourner de la chose publique pour la préservation duquel ces Sénégalais se sont sacrifiés serait une profanation de leur mémoire. 

Il est d’ailleurs assez curieux de voir que parmi ceux qui se disent apolitiques, figure un grand nombre qui pense, à tort, s’inscrire dans le sillage des guides religieux qui ont marqué l’histoire de notre pays. Ils se méprennent lourdement. C’est mal comprendre la mission de ces personnages que de qualifier leur action d’apolitique. En revisitant notre riche Histoire, il apparait que les combats qui semblaient les moins politiques l’étaient au plus haut point. Action ne saurait être plus politique que celle de Cheikh Ahmadou Bamba qui a mis toute sa vie au service d’un projet éminemment politique de promotion d’une société dont la justice sociale serait la pierre angulaire. Mieux, avec une intelligence politique rare, Cheikhoul Khadim annoncera l’alternance dans notre pays en lançant à Samba Laobé Fall, alors roi du Djoloff, ces mots d’une rare profondeur dans une missive historique : « Sache que le pouvoir que tu détiens actuellement en ce monde ne t’est parvenu qu’après avoir été soustrait des mains d’autres rois qui t’ont précédé. Et qu’un jour viendra où ce même pouvoir te sera repris des mains pour être cédé à d’autres rois qui te succéderont. Donc, s’il arrive certains jours où la vie te semble favorable et t’assiste contre tes adversaires, sache qu’il en sera d’autres où elle favorisera tes adversaires contre toi. Et si quelque fois elle t’a fait rire, quelques fois aussi elle te fera pleurer. Que donc la joie qu’elle t’inspire ne t’abuse pas, car ce monde est, par nature, trompeur et fourbe. Il arrive souvent qu’il se retourne brutalement contre toi pour te leurrer et te faire tomber dans son piège. » Dans le même sillage, pouvons-vous sérieusement qualifier d’apolitique la stratégie de Cheikh Seydil Haadji Malick Sy de multiplier les lieux d’enseignement et d’éducation partout où l’administration coloniale avait mis en branle sa pernicieuse politique d’aliénation culturelle. Dans un contexte tout aussi hostile, Seydina Limamou Al-Mahdi lancera son appel historique résonnant dans le cœur d’une société wolof croulant sous le poids de la domination coloniale. Quant à Cheikh Ibrahima Niasse, il mettra superbement en pratique une vision panafricaniste à faire pâlir d’envie les plus grands théoriciens de l’Union africaine. 

Ces valeureux personnages de notre pays, qui ont consacré leur existence à la mise sur pied d’un Sénégal socialement juste et politiquement apaisé, seraient surpris de voir la passivité qui semble devenue une seconde nature chez nombre de Sénégalais. En plus d’être une claire fuite de responsabilité, l’a-politisme est une posture égoïste, surtout quand il est revendiqué par ceux qui disposent déjà de moyens de subsistance. Ils semblent oublier que cette quiétude a été acquise de haute lutte par des compatriotes dotés d’un sens élevé de l’intérêt national ; certains ayant payé par le sang ce noble engagement au service de notre pays. 

Se déclarer apolitique n’est-ce pas faire le choix politique (?) de laisser aux autres, y compris les plus médiocres d’entre nous, le soin de décider pour nous. Se dire apolitique face à une mauvaise politique c’est en être le premier complice. Nul n’est tenu de s’engager dans un mouvement partisan, mais chaque Sénégalais se doit d’aiguiser sa conscience politique et d’être prêt à s’ériger en bouclier dès qu’il est question de notre bien commun : le Sénégal.