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Aboubacry Ba : "Mon carré d'as pour cette CAN: les Eléphants, l'Algérie, le Sénégal et la RDC"

Le spécialiste du football africain à Canal Plus répond aux questions de SunuNews quelques jours avant le coup d'envoi de la CAN 2017 au Gabon.

Par Ngagne Fall, propos recueillis au téléphone
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Le journaliste Aboubacry Ba dans les studios de Canal Plus/DR

SunuNews : À quelques jours du démarrage de la CAN 2017, pensez-vous que le Gabon peut relever le défi de l’organisation au regard de l’actualité récente dans ce pays?

 

Aboubacry Ba : À mon avis le Gabon a déjà relevé le défi de l’organisation. Il faut rappeler que cette CAN, c’est une volonté politique clairement affirmée, c’est un projet présidentiel. Le président Ali Bongo Ondimba a souvent mis en avant ce qu’il a appelé la diplomatie sportive, en s’impliquant dans l’organisation d’événements sportifs. C’est parti depuis la CAN 2012, co-organisée avec la Guinée équatoriale. La présidence gabonaise, les Gabonais ont ensuite voulu leur propre Coupe d’Afrique ; ils l’ont obtenue juste cinq ans après. Ils étaient ainsi dans l’obligation de réussir cette CAN. Il y a eu certes des impairs, ils ont voulu organiser un événement grandiose, allant même au-delà des exigences de la Confédération africaine de football (CAF). D’où l’idée des cinq stades alors que la CAF n’en requiert que quatre. Projet qui d’ailleurs va être recalé à cause des retards dans les travaux de rénovation du stade Omar Bongo Ondimba. Un stade tout neuf est sorti de terre à Oyem, un autre a été construit à Port-Gentil. Il y a eu une belle mobilisation de l’Etat gabonais. Pour la crédibilité même de la présidence Bongo, le Gabon ne pourrait pas se permettre de rater cette CAN 2017. Voilà pourquoi tout a été mis en place pour masquer les problèmes. Le contentieux postélectoral très inquiétant mais tout a été mis en œuvre pour que le pays ne sombre pas dans la violence, pour que ces querelles ne perturbent pas l’organisation de la Coupe d’Afrique. C’est un des projets majeurs de la présidence d’Ali Bongo, qui semble presque convaincu qu’il sera jugé suivant la réussite de tels événements sportifs. On se rappelle la CAN 2012, de la venue de Lionel Messi au Gabon, la célébration du Ballon d’or de Pierre-Emerick Aubameyang, comme si le Gabon avait gagné la Coupe du monde de football, tout comme la médaille d’argent d’Anthony Obame aux Jeux Olympiques de Londres en 2012. Toutes ces impressionnantes manifestations sportives au Gabon montrent que la volonté du président Bongo d’utiliser le sport comme moyen politique et diplomatique n’a jamais été un mystère.

 

SunuNews : Est-ce que la composition des équipes qualifiées pour la CAN 2017 promet du beau spectacle dans ces stades flambant neufs ?

 

Aboubacry Ba : La CAN est devenue de toute évidence une compétition majeure. C’est vrai il y a eu des éditions de la CAN où le niveau n’était pas relevé pour des raisons souvent liées à l’organisation. Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus de petits matchs. Les meilleurs footballeurs africains se sont donné rendez-vous au Gabon la semaine prochaine. En dehors du Nigeria, toutes les grandes équipes africaines seront sur place. Il est clair qu’on aura un très bon tournoi. Et c’est encore plus excitant au vu de la de la composition des groupes. On a eu droit cette année, compte tenu du tirage et de la répartition des chapeaux, dans chaque groupe trois équipes très fortes dont chacune peut prétendre atteindre les quarts de finale. Prenons le groupe A avec le Gabon, le Cameroun et le Burkina Faso, ils sont trois sérieux prétendants pour les deux places de quarts de finale. Le Gabon, en qualité de pays hôte. Le Cameroun, malgré quelques problèmes pour constituer leur liste, quelques ennuis administratifs, restera toujours le Cameroun, j’ai envie de dire. Le Burkina Faso est une solide équipe, finaliste il y a deux éditions.

Le groupe B, c’est pareil : l’Algérie, la Tunisie et le Sénégal sont des potentiels finalistes ou demi-finalistes. Le groupe C n’est pas gratuitement étiqueté « groupe de la mort ». La Côte d’Ivoire est tenante du titre ; le Maroc revient dans la compétition avec l’entraîneur qui avait gagné la dernière CAN avec les Eléphants, Hervé Renard ; la République démocratique du Congo (RDC) qui avait fini troisième en 2015 est la nouvelle force montante du football en Afrique. L’équipe du Togo qui complète le tableau est entraînée par Claude Leroy dont on connaît l’expérience et l’habileté quand il s’agit de Coupe d’Afrique des nations. Dans le groupe D, la qualité du Ghana et du Mali est établie. L’Egypte, absente depuis 2010, revient très fort ; on a vu leur prestation estimable en éliminatoires. Enfin, l’Ouganda peut créer la surprise. Ce sont des groupes homogènes, très équilibrés qui nous garantiront un premier tour très relevé et une suite de compétition assez agréable.

 

SunuNews : Parlons de notre propre tanière maintenant. Pensez-vous que Aliou Cissé et les Lions de la Téranga peuvent ressusciter les belles émotions vécues au début des années 2000 par le 12e Gaïndé ?

 

Aboubacry Ba : Je pense que les conditions sont réunies pour que le Sénégal réussisse enfin un bon tournoi. D’abord c’est une équipe frustrée, avec derrière un peuple frustré. Le Sénégal n’a pas dépassé le premier tour de la CAN depuis 2006 même si à chaque édition il est parmi les grands favoris, parce que le Sénégal a toujours eu des noms ronflants de grands joueurs qui composaient son équipe. En 2008, au Ghana, on aurait cru que le Sénégal partait quasiment pour une promenade de santé et allait facilement revenir avec le trophée. Les Lions ont été éliminés au premier tour. En 2012, ils ont été magnifiques en phase des éliminatoires. Dans un groupe où il y avait le Cameroun et la RDC, le Sénégal s’était qualifié sans défaite. Et l’équipe arrive avec Amara Traoré à sa tête, des attaquants de la trempe de Demba Ba, Moussa Sow et Mamadou Niang. Avec ces stars du football européen, le Sénégal a été éliminé dès premier tour. Pareil en 2015, lors de la dernière édition. Notre équipe nationale est allée de désillusion en désillusion ces dernières éditions et cela s’est traduit pour le public sénégalais en une sorte d’accoutumance aux mauvaises surprises. Ce qui fait que cette année, il y a moins de pression. Aujourd’hui, qu’est-ce qu’on demande à Aliou Cissé et à ses hommes ? C’est de passer au moins le premier tour ! Une telle pression en moins est un très bon signe de performance pour les Lions du Sénégal. Cette année, le premier point positif est donc que l’équipe est frustrée et a moins de pression que ses devancières. C’est aussi une équipe avec des noms moins ronflants ; et je ne parle pas ici de talent, mais de renommée et d’attente. L’attente est moindre par rapport à certaines équipes que l’on a connues jusqu’ici. Aujourd’hui, on parle de Sadio Mané parce que c’est notre tête de gondole : il est en train de faire une très bonne saison à Liverpool et vient de terminer troisième dans la course au ballon d’or africain. Pour la première fois depuis longtemps on ne parle que d’un joueur, cela laisse du temps pour discuter de football pur et il y a moins de pression sur le reste du groupe. Donc, cette nouvelle configuration fait que le Sénégal part avec des atouts certains. Autre avantage, non négligeable, c’est la cohésion du groupe. Il ne faut pas oublier que dans cette équipe les joueurs évoluent ensemble depuis les JO de 2012 sous le coaching du même Aliou Cissé. Moussa Konaté et Sadio Mané, comme beaucoup d’autres dans la tanière, se connaissent bien, ont déjà pratiqué le sélectionneur qui en retour les a accompagnés dans leur progression. En plus de cet atout indéniable, les nouvelles recrues ont montré de l’envie: Diao Baldé Keita, Kalidou Koulibaly qui, à mon avis, est pour le moment l’un des meilleurs défenseurs — je ne dirai pas simplement africain — du circuit professionnel, Kalidou Cissoko. Rajoutez à ceux-là Moussa Sow, qui a retrouvé de la vitalité devant, Idrissa Gana Gueye, artisan d’une très bonne saison avec Everton. Oui, il y a comme ça des joueurs dont on ne parle pas beaucoup parce que leur job est de se mettre au service d’un collectif. Et c’est ce collectif-là que Cissé a patiemment construit depuis 2012, qui normalement devrait apporter au Sénégal de meilleurs résultats par rapport aux années précédentes.

Maintenant, faire mieux ou faire pareil que la génération de 2002 de Cissé, cela va être très difficile parce qu’en face la concurrence est très féroce. Mais, dans une CAN c’est le premier tour en général qui est le plus difficile, le reste se joue sur des détails que Cissé saura sans doute maîtriser si l’occasion se présente.

 

SunuNews : Pour conclure, une prédiction de l’expert du football africain que vous êtes : quelle est l’équipe qui remportera cette CAN 2017 ?

 

Aboubacry Ba : En général, nous sommes plus prudents que les prophètes de la politique. Comme je vous l’ai déjà dit, c’est un tournoi très ouvert cette année et l’on a eu rarement autant de prétendants sérieux. Je me permettrai de vous donner un carré d’as, à l’intérieur duquel tout devrait se jouer. Dans le désordre, il y a d’abord les Eléphants, tenants du titre, qui restent une équipe très forte malgré la perte de joueurs cadres comme Yaya Touré ou Gervinho. Toutefois, depuis 2015, certains joueurs ont gagné en maturité, d’autres ont pris de l’assurance et de l’étoffe. Parmi eux, Eric Bertrand Bailly en défense ; dans l’entre jeu de la Côte d’Ivoire, les trois bonshommes Serey Die, Jean Michaël Seri et Franck Kessié font un travail magnifique. Devant il y a du talent, avec Jonathan kodjia, le « nouveau Drogba » des supporteurs ivoiriens, Wilfried Zaha, Max Gradel et Salomon Kalou. Avec autant de talents, la Côte d’Ivoire est une championne en titre très solide sur laquelle je miserai.

L’Algérie est une équipe très talentueuse qui a connu des problèmes de transition dans la  gestion du groupe et au cours des éliminatoires de la Coupe du monde. Si l’Algérie, amenée par l’excellent Riyad Mahrez, Ballon d’or africain 2016, arrive à contenir les traditionels problèmes des équipes maghrébines lors des tournois en Afrique subsaharienne, elle peut aller loin.

Il faudra aussi compter sur l’équipe du Sénégal parce qu’elle n’a pas de pression, parce qu’elle est homogène, parce qu’elle a du vécu et, enfin, parce qu’elle a des talents qu’on ne soupçonne pas. Sadio Mané est une pure merveille, et ce serait bien si le sélectionneur du Sénégal arrive à lui donner les clefs de l’équipe. Il faut dire qu’au Sénégal, il y a une sorte de vox populi qui veut que tout le monde soit mis sur un pied d’égalité. Cela ne correspond pas au monde du football. Dans toutes les équipes, il y a une star, quelqu’un à qui l’on fait des faveurs, celui qui bénéficie des égards, et pour le cas du Sénégal c’est Sadio Mané. Par son talent, par son statut, on doit lui confier les clefs du jeu, le mettre au-dessus de tout le monde parce qu’à lui seul il peut tirer l’équipe vers le haut. Si le Sénégal arrive à régler ce problème d’égalitarisme, à le dépasser, je pense que l’on pourrait retrouver les Lions dans le carré d’as.

Mon coup de cœur, c’est la RDC de Florent Ibenge qui a réussi le pari difficile de la constance et de la régularité. Ibenge a l’avantage d’être un entraîneur local qui a conduit le Vita Club en finale de Ligue des champions, il y a deux saisons. Il a qui a gagné le CHAN 2016 avec la RDC. Donc, il maîtrise les ressorts du football congolais et a aujourd’hui gagné une crédibilité suffisante pour attirer beaucoup de joueurs binationaux dans sa sélection dont Cédric Bakambu. Ibenge s’appuie beaucoup sur le football local, avec les joueurs du TP Mazembe et ceux du Vita Club qu’il entraîne quasiment au quotidien. S’il y a un sélectionneur qui connaît bien son groupe, c’est bien Ibenge. Il est vrai que la RDC est affaiblie, sur le papier, par l’absence de sa star Yannick Bolasie mais il reste beaucoup de grands joueurs, comme Dieumerci Mbokani et Jonathan Bolingi Mpangi, qui joue au TP Mazembe et dont on entendra parler. La défense est très solide autour de Marcel Tisserand, et  Merveille Bope Bokadi, des joueurs qui étaient déjà là en 2015. La preuve du bon niveau des Léopards, ce sont les éliminatoires de la Coupe du monde qu’ils ont démarrées de la meilleure des manières, engrangeant deux victoires en deux matches.