Opinion : La fin d’Abdoulaye Wade et consort
Abdoulaye Wade et son régime sont l’expression la plus achevée de la philosophie de l’establishment politique sénégalais. Ils précipitent, sans le préméditer, l’implosion d’un système de capitulation et de résignation. Sous le poids des contradictions entre la tendance technocratique et le réveil des masses populaires, les schémas impérialistes de pilotage automatique s’essoufflent. L’ouverture à l’expression des reflexes qui prolongent notre âme nègre prend forme.
Cette apparence tout azimut de chaos titille l’intellectualisme sénégalais conditionné à la pensée unique. On se demande ce qu’il sera des institutions, de l’économie ou encore des ressources humaines. Tout cela oriente fallacieusement vers le recul et la dégradation de l’espace sociopolitique. Cette mystification autour des supposées manigances et autres plans orchestrés par le régime de Wade n’est que leurres et lueurs.
Abdoulaye Wade s’est perdu en conjecture et se laisse entrainer par la vague mouvante de la désillusion. Il a la parfaite mesure de l’incongruité. Sciemment, il se console dans le jeu pernicieux de l’instrumentalisation du déséquilibre de l’agencement structurel des superstructures. En vérité, il s’avoue incapable de redresser la barre et s’accroche non pas au pouvoir, mais à la nécessité d’un cadre de régulation. Il a compris que le combat du développement tel que plébiscité par les faiseurs de roi est perdu d’avance. Son flair l’a conduit inéluctablement au constat troublant que l’alternative au prix fort ne peut être assumée par le corps social ni assurée par l’élite politique. Il s’en remet au baroud d’honneur. Il a capitulé. À tout le moins, il devance ses adversaires en même temps que ses acolytes par sa capacité à identifier le nécessaire du mal à l’impératif douloureux de l’affirmation.
Il s’agit de l’échec du modèle de la camarilla des prétentieux maitres penseurs. Cela remonte au réveil des années 1930, au balbutiement de la négritude. La clique des Wade a, par la suite, cru de bonne foi au rattrapage avec un cheminement identique par nature au modèle de l’oppresseur. Le hic, c’est qu’ils ont perdu de vue que le décalage temporel implique nécessairement une optique différenciée des processus et des conceptions d’autodétermination.
Vouloir imputer à Abdoulaye Wade cette hérésie n’honore pas l’intelligence citoyenne. Ce penchant mimétique est le propre de la démarche de l’ensemble de la classe politique sénégalaise. Expliquer les dysfonctionnements économiques et sociaux par des crises structurelles ou conjoncturelles est la manifestation palpable des errements technocratiques de l’élite africaine. Sans être de mauvaise foi, la classe politique et la société civile nourrissent des fantasmes de reproduction des schémas de leur propre assujettissement. C’est à la mesure du mépris d’eux-mêmes. L’Afrique n’est pas en retard, elle n’a jamais pris le chemin de sa réalisation.
Abdoulaye Wade s’est beaucoup cherché. Il incarne, sous l’apparence fallacieuse d’une grande motivation, le choix de la facilité qui anime l’intelligentsia négro-africaine. Sans aucun calibrage avec le principe de souveraineté économique, il prône une politique d’attraction des investissements directs étrangers. Sans planification des ordres de préséance et de gestion des priorités, tel un magicien, il a sorti de son chapeau le sacrosaint principe de la nécessité des infrastructures pour la mobilité au service de la croissance économique.
Par moments, il laisse échapper des bribes de son malaise et du sentiment de rébellion qui l’anime au constat amer de son incapacité à surmonter le méli mélo idéologique. Ceci explique, tel un adolescent, ses rebuffades circonstanciées à l’endroit de l’impérialisme mondialisé. Ne croit-on pas à raison qu’il s’estime plus intelligent que ses pairs? En réalité, il pense être le seul à comprendre la subtilité de l’anachronisme des principes pseudo universels de gouvernance par rapport aux réalités structurelles endogènes. Il se sent seul et, du coup, méprise l’indifférence ou l’ignorance des acteurs politiques face à la situation. Il s’amuse, jubile et surfe, la mort dans l’âme, sur les incohérences endémiques du modèle prêt-à-porter qu’on s’enfile disproportionnellement aux exigences relatives de l’heure.
Son mérite restera, à jamais, d’avoir favorisé la mise en exergue des incongruités d’un accouplement de symboles contre nature. Ses écarts qui outrepassent la rectitude politique favorisent la remise en cause de l’efficience des moyens d’administration. L’instrumentalisation des réalités sociologiques à des fins de légitimation politique met en évidence l’aliénation spirituelle des masses et participe à leur affranchissement citoyen. Cet agrippement à bout de souffle sur des faux fuyants cédera la place à l’émancipation et au respect de soi. Le complexe d’infériorité technocratique et l’inféodation béate aux principes blêmes de la gouvernance mondiale serviront le processus d’intégration des mécanismes de régulation dans une perspective de conformité aux exigences de développement humain.
Le Sénégal ne s’en portera mieux que si la relève identifie l’enjeu d’un rétablissement d’un équilibre nouveau sur la base d’un idéal de développement endogène. Il n’est pas question de relève générationnelle. La rupture se situe au niveau de la perception de soi et de la mise en branle d’un mécanisme de rejet du diktat des maitres-censeurs.
Abdoulaye Wade et ses détracteurs se confondent dans cette dynamique centenaire d’immobilisme et de catharsis permanente. C’en est fini du refoulement.
Un temps nouveau, des hommes nouveaux, des objectifs à la mesure des efforts potentiels et une démarche lucide de prise en compte des besoins réels naitront des cendres d’une étape incontournable, riche en enseignements, fut-elle au prix fort.
Je plaide l’absolution pour Abdoulaye Wade, Abdou Diouf et Léopold Sédar Senghor.
Birame Waltacko Ndiaye
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