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Kemtiyu, pour raviver la mémoire de Cheikh Anta Diop

Le film de Ousmane William Mbaye a été montré en avant première au Festival du film africain de New York.

Par Ngagne Fall, propos recueillis à New York
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Ousmane William Mbaye, à New York, le 4 mai 2017/SunuNews

Yes I, c’est comme une signature qu’a l’habitude d’entonner Willy de sa voix rocailleuse avant d’engager toute conversation. Willy, c’est Ousmane William Mbaye, le réalisateur sénégalais auteur du délectable documentaire, Kemtiyu, qui porte sur la vie de l’immense professeur Cheikh Anta Diop. Ce film, sorti en avant première mondiale à Dakar (Sénégal), le 7 mai 2016, a fêté son anniversaire par une autre première au Festival du film africain à New York (USA), le 4 mai 2017. Du Théâtre national Daniel Sorano (1200 personnes) au Film Society of Lincoln Center, l’œuvre de Ousmane William Mbaye et Laurence Attali – sa monteuse et productrice attitrée – a été escortée par un succès galvanisant pour le cinéaste sénégalais.

Le public new-yorkais venu nombreux à la salle Elinor Bunin Munroe Film Center a montré son intérêt pour Kemtiyu lors de la houleuse séance de questions-réponses à rallonge qui a suivi la projection. Il faut dire que Kemtiyu, qui veut dire en égyptien antique Négritie (le pays des Noirs), ne laisse pas indifférent. William Mbaye a bien fouillé son sujet et amène son auditoire à ruminer les questions taboues que le courageux et brillant scientifique sénégalais avait osé soulever suivant une autre perspective à l’époque. 

Aujourd’hui comme hier les thèmes chers à l’auteur de Nations nègres et cultures restent encore relevants. Et, pour ceux qui ont déjà exploré l’œuvre de Cheikh Anta Diop, ce film a une fonction de réactivation, de ravivement de cette mine d’or, alors que pour les jeunes générations, c’est une parfaite incitation à se l'approprier pour l’améliorer et la porter plus loin.  

Emmené par les belles notes du griot africain-américain du jazz, Randy Weston, William a regroupé des intervenants de qualité, dont le regretté Joe Ouakam, et des membres de la famille biologique, politique et idéologique de l’égyptologue, pour dresser un portrait captivant du natif de Thieytou. Trente ans après sa disparition, Kemtiyu, le premier documentaire consacré à Cheikh Anta Diop, prouve que le professeur mobilise toujours et sa pensée demeure attractive. 

Il est toutefois important de souligner que le succès international de Kemtiyuplusieurs prix déjà — semble laisser de marbre nos chaînes de télévisions locales, plus disposées à dépenser des fortunes pour acquérir les droits de diffusions de telenovelas sudaméricaines. Avec une énorme indulgence, on peut concevoir que les chaînes privées, éblouies par les gains en recettes publicitaires, soient insensibles aux notions nobles de services publics d'éducation et de culture. Mais la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise a une mission de service public qui devrait inciter ses administrateurs à faire de la diffusion de Kemtiyu au bénéfice du peuple sénégalais une priorité. Jusqu'ici, tout porte à croire que ce n'est pas le cas. Et c'est, pour dire le moins, assez déplorable. 

 


 

SunuNews: Pourquoi ce documentaire sur Cheikh Anta Diop?

Ousmane William Mbaye: Yes I. Cela fait des années que je travaille sur la mémoire. J’ai fait un film sur Seydina Insa Wade, le musicien, sur Germaine Anta Gaye, l’artiste plasticienne spécialiste du sous verre, sur Annette Mbaye D’Erneville, Mère-Bi, la première femme journaliste, sur le président Mamadou Dia, son conflit avec Léopold Sédar Senghor. Kemtiyu s’inscrit dans cette même logique. À l’approche du trentième anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de support, aucun film sur Cheikh Anta. C’est ainsi que l’idée est née et je me suis lancé dans ce projet. J’ai découvert des choses et rencontré des gens. Plus j’avance dans ce projet, plus je me rends compte de l’importance de l’apport de Cheikh Anta, plus je me dis voila le modèle dont les jeunes Africains ont besoin aujourd’hui plus que jamais. Je crois fermement que Cheikh Anta a tracé des pistes que la jeunesse africaine devraient explorer et aller plus loin pour sortir l’Afrique de l’impasse dans laquelle elle semble s’être fourrée pour toujours.

 

SunuNews: Dans le film vous avez donné la parole aux critiques de Cheikh Anta Diop, principalement l’anthropologue français Alain Froment. Quid de ses contradicteurs africains? Sur le continent aussi les thèses de Cheikh Anta Diop ont été critiquées.

Ousmane William Mbaye: D’abord, je dois remercier sincèrement Alain Froment pour sa contribution. J’ai bien aimé l’apport de Froment qui représente la position de l’Occident sur Cheikh Anta aujourd’hui, trente ans après sa disparition. Même si son discours peut paraître compliqué et ambigu, Froment n’a pas été complaisant. Par contre les Africains ont eu un comportement assez bizarre, difficile à comprendre. J’ai eu des détracteurs de Cheikh Anta qui m’ont faussé à plusieurs rendez-vous. Ils ont des discours non assumés. En aparté, ils vont le critiquer, mais face caméra ils refusent de se prononcer ou bien même, ils vont dire qu’ils sont solidaires de lui. Sans doute, ils ne veulent pas être immortalisés critiquant Cheikh Anta Diop. C’est très compliqué. En gros, les Africains, pour le moment, ont un problème à faire entendre leurs critiques, mais à mon avis il y a aussi le fait que le bonhomme n’est pas facilement attaquable.

J’aimerai aussi souligner ce constat que nous avons fait: la controverse autour des thèses de Cheikh Anta varie en fonction des audiences, ce n’est jamais la même réaction lorsque la projection est faite en Afrique ou en Europe. On comprend mieux pourquoi le Cheikh Anta de 1954 ait pu secouer son monde quand aujourd’hui encore ses propos dérangent.

 

SunuNews: Dans le film vous semblez passer brièvement sur ses activités politiques au Sénégal. C’est un choix délibéré?

Ousmane William Mbaye: Il n’y a que les Sénégalais qui me posent cette question. Et ce n’est pas un hasard car le conflit entre le RND (Rassemblement National Démocratique, parti politique fondé par le professeur Cheikh Anta Diop) et le président Senghor a sans aucun doute beaucoup marqué les Sénégalais. À ce propos, certains militants du RND, après avoir vu le film, m’ont parlé de leur légère frustration de n’avoir pas vu plus du Cheikh Anta politique. Mais comme il n'y avait qu’une heure et trente minutes pour le film, l'on a jugé que cette facette de Cheikh Anta était une histoire senegalo-sénégalaise dont on pouvait se passer. C’est un documentaire qui a été diffusé sur TV5 Monde, donc sur les 5 continents, et s’attarder sur le RND nécessiterait trop d’explications pour une audience aussi large et diverse. C’est donc plus pour des raisons de temps, des raisons techniques que l’on a choisi de ne pas mettre l’accent sur le RND, qui bien sûr mérite un chapitre. Et c’est pourquoi je dis toujours qu’il faut d’autres films sur Cheikh Anta. 

 

SunuNews: Est-ce que vous pouvez nous parler de la réception du film aussi bien au Sénégal que dans toutes les autres parties du monde où vous l’avez présenté au public?

Ousmane William Mbaye: La réception du public est vraiment favorable et cela nous fait chaud au cœur. En une année, on en est au septième prix. Le film a été bien accueilli au Sénégal. On l’a projeté à l’université Houphouët Boigny en Côte d’Ivoire; il y a eu beaucoup de projections, au Burkina, au Mali et en Afrique du Sud. On a aussi fait l’Europe et aujourd’hui on est ici à New York. C’est un film qui ne laisse pas indifférent et auquel la jeunesse africaine adhère. Aujourd’hui, il y a plein de jeunes qui s’approprient le film, qui font des projections avec des associations, organisent des débats autour. Je pense qu’on ne peut pas demander mieux.

 

SunuNews: Récemment un grand artiste sénégalais Joe Ouakam nous a quitté et s’en est suivi un furtif débat sur le triste sort de ces géants du monde des arts sénégalais lorsqu’ils sont d’âges avancés. Quelle est votre réaction sur ce sujet? Avez-vous un appel à faire pour solliciter la bienveillance de nos pouvoirs publics envers le secteur des arts?

Ousmane William Mbaye: Au Sénégal, je pense que l’on a besoin de faire mentir cet adage qui dit que l’on est jamais prophète chez soi. Il faut que nos États considèrent la culture comme un point considérable vers notre développement, si ce n’est le plus important. On ne pourra jamais se developper si on néglige la culture. Les artistes de tous bords, il ne faut pas attendre qu’ils meurent pour les honorer, il faut le faire de leur vivant. Il faut créer un cadre dans lequel l’artiste n’a plus à quémander parce quand on a l’âge et le statut de Joe Ouakam, on ne peut pas tendre la main. S’il y a litige dans son espace Agit’Art qui est un musée vivant, l’État doit intervenir, il ne doit pas attendre qu’il y ait des pétitions ou des marches. Je pense qu’il est temps que l’on considère plus et mieux les artistes. Ces ambassadeurs du peuple ne sont pas des pékins lambda, et il faut qu’on les traite à la hauteur de leur imaginaire. Cela ne peut que faire grandir notre pays. Une des forces du monde occidental, c’est le respect et la considération pour les hommes de cultures. Il y a une mémoire à sauvegarder, à entretenir. Regardez l’exemple de Sembène Ousmane, le père du cinéma africain, qui risque de tomber dans l’oubli, au Sénégal, dans vingt-cinq ans si l’on n’y prend garde. C’est dramatique! 

 

SunuNews: Que pensez-vous de la théorie de l’empoisonnement de Cheikh Anta Diop évoquée dans l’audience aujourd’hui? Avez-vous eu écho d’une telle hypothèse parmi ses proches que vous avez approchés lors du tournage de ce film? 

Ousmane William Mbaye: Je connais les amis intimes de Cheikh Anta, ses enfants, les militants de son ancien parti, mais cette histoire d’empoisonnement est une pure chimère. Les enfants de Cheikh Anta sont des scientifiques, ils n’ont pas d’état d’âme, s’il y avait un quelconque doute ils l’auraient soulevé. Ils ne m’ont jamais parlé de ça, personne dans son entourage n’a jamais évoqué ça. C’est aujourd’hui que j’ai entendu cette théorie, et pour moi ça n’a aucune sorte d’importance ou d’intérêt pour s’attarder là-dessus. C’est un divertissement inutile, une fausse piste, une impasse. L’essentiel, c’est que l’on puisse vulgariser l’œuvre de Cheikh Anta; que les Africains puissent aller au delà; que l’on réalise le Panafricanisme; que l’on puisse utiliser nos langues nationales; que les jeunes africains soient fiers en sachant que leurs ancêtres ont créé la plus grande civilisation sur terre; que le racisme et l’intolérance soient discrédités puisque nous venons tous de l’Afrique mère, le berceau de l’Humanité.