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Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al Makhtoum, un esprit sonore

Émouvant témoignage du poète Amadou Lamine Sall, lauréat en 1991 du prix du Rayonnement de la langue et de la littérature  françaises de l'Académie française.

Par Amadou Lamine Sall
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Le regretté Al Makhtoum/DR

Un beau site de verdure vient de nous être voilé. Serigne Cheikh était un esprit sonore, doublé d’un rebelle indomptable, quand il s’agissait de montrer du doigt l’épilepsie des hommes fascinés par l’argent et le pouvoir. Dans la profondeur des nuits, j’aimais écouter sa voix unique, paisible, avec son rythme haché, traînant, revenant toujours une fois, deux fois sur le dernier mot de la phrase prononcée. Il était Serigne Cheikh, c’est à dire inimitable. Il avait cultivé en lui cet apaisement de l’esprit qui égrenait des leçons de vie comme longtemps tamisées, pesées et re-pesées par une pensée hors norme qui allait puiser le poids de chaque mot dans des dictionnaires jamais établis. Il venait donc de quel monde pour nous parler comme il nous parlait ? Il savait se soustraire de la banalité, de la tenace médiocrité de nos vies pourries par des systèmes politiques aux finalités douteuses. Serigne Cheikh défendait tout, protégeait tout avec la parole de Dieu et non avec les louanges et les courbettes de ceux qui cherchent à plaire. Il était de ceux, rares, dont on ne pouvait pas changer la nature. « Il avait choisi d’être ce qui convenait le mieux à ce qu’il était profondément à l’intérieur de lui-même. » La majesté, l’orage, la force et la finesse de ses messages en faisaient un pèlerin loin des lieux communs de la vie. Tout chez lui était firmament, dépassement, qualité, exigence, érudition, exégèse même, beauté, conviction. Se raccorder à ses pensées était un jeu de haute voltige. Il était un apôtre d’un autre temps du monde. À la fois poète lumineux, guide et maître spirituel inféodé, philosophe désappointant et fécond, il précédait l’éternité quand nous, nous fixions comme horizon le seul futur. Dans une société moderne et laïcisée où l’on tentait de faire peu de place à la religion, il ramenait par sa parole contemporaine l’ordre et le respect. Serigne Cheikh était pour moi une sorte d’île, un débarcadère où ne descendait pas qui veut. Son toucher de mots était renversant, au sens où la métaphore et la parabole vous plaçaient dans un tourbillon où le sens ne se révélait pas gratuitement. Avec Serigne Cheikh, il nous fallait toujours un parachute, car sa parole nous venait de très haut. Cette parole était une parure.            

Pape Malick Sy, dont le port naturel et la voix naturelle rappellent celle de Serigne Cheikh – une sorte d’ADN qui relit la famille Sy – avait un jour dit cette phrase emblématique : « Il y a des mamelles que l’on tète pour s’envoler dans les airs et d’autres que l’on tète pour ramper comme un reptile. » Oui, Al Makhtoum habitait il y a bien longtemps les étoiles. Il était l’architecte d’une pyramide dont le sommet côtoyait le ciel. C’est comme s’il dormait toujours là-haut, lisait là-haut le Coran, écrivait là-haut, méditait de là-haut, puis redescendait nous parler sur terre, quand le temps de la société était mauvais. Son discours, ses messages, pour ceux qui savaient les décoder, étaient d’une révélation incandescente. Était-il un homme ou était-il tout entier une montagne ? Nous avons fini par apprendre avec lui, que nous resterons toujours vulnérables si nous restons ignorants, c’est-à-dire attachés aux seules choses d’ici bas. Serigne Cheikh avait déchiffré pour nous tous les mystères. Il était un désenchanté de la vie des hommes sur terre, car nous nous élevons si peu, nous volons si bas et sommes si souillés. Lui, vivait dans la transcendance. Il traversait la vie sans filet. « Croire en Dieu rend plus heureux. »  

             Il était le maître du signe sous le sens.

             Même les amis de Dieu meurent…

             Le voilà donc épuisant son temps de vie sur terre !

Al Makhtoum était dans la seule sécurisation qui vaille : celle du divin. Dieu est apaisant. Serigne Cheikh ne connaissait ni angoisse, ni peur. C’était un être très épais. Son savoir éclairait son action sociale et politique. Il était un solide et foudroyant intellectuel, un universel domptant toutes les cultures, nombre de langues. Il parlait de Kant et de Marx, comme il parlait d’El Hadji Malick Sy et de Serigne Touba. Quand il s’exprimait en français, c’était un ravissement. Il gouvernait sa vie et ne se laissait gouverner que par Dieu. Il n’acceptait de céder qu’à la vérité, au soleil, à la lune, car partout où l’homme dégrade la vérité, il se dégrade lui-même. Par ailleurs, nul homme ne peut cacher le soleil, la lune. Al Makhtoum était tout entier d’une « spiritualité radioactive ». Sa vie comme son œuvre ont irradié nombre de croyants. Serigne Cheikh m’a toujours rappelé les mots de l’inventeur de la bombe atomique, Albert Einstein : « La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle. » Les idéologies sont ainsi mortes, faute d’avoir réussi à convaincre les peuples de leur utilité au service des sociétés. Al Makhtoum savait à nul autre pareil parler aux hommes de pouvoir. Avec lui, nous étions arrivés par croire que l’éradication des hommes politiques diminuerait les risques de cancer de la langue dans le monde. La politique qui était un terme si noble, est devenue, depuis, répugnante et hideuse. À sa manière, son discours a souvent bien révélé cette vérité, car il avait un sens de l’humour à la fois exquis, croustillant et rageusement dévastateur. Mais tout était dans la finesse. Tout chez lui venait d’une longue méditation nourrie par une invincible culture islamique et laïque. Il était d’une grandeur morale sans nom. Dans les ruines du monde moderne, il apparaissait toujours comme une aurore quand il prenait la parole pour nous parler. Cette parole nous a beaucoup manqués depuis que la maladie l’a éloignée de nous.

Depuis Paris où j’ai appris son sommeil en ce mois de mars qui m’a vu naître,  il m’a semblé entendre tous les jours le bruit des chapelets qu’égrenaient les Sénégalais pour le repos de son âme. Avec Serigne Cheikh, derrière un horizon il y avait toujours un autre horizon. 

Il avait lu mon poème consacré à Mohamed, celui dont le seul nom « ajoute de la lumière à la lumière ». Il en avait dit un mot, lors d’un grand rassemblement, comme l’artiste peintre Serigne Ndiaye, un disciple, me l’avait rapporté. Cela m’avait ému. Depuis ce jour, moi qui n’ai appris qu’à m’agenouiller et me réfugier aux seuls pieds de ma maman, avais envisagé d’aller l’embrasser un jour, si l’horloge divine en fixait l’heure. Je me rappellerai toujours de sa phrase : « Quand vous appelez le hasard, ce n’est pas le hasard qui répond, mais Dieu. » 

Souleymane Bachir Diagne nous disait que « le prophète Mohamed (PSL) est le dernier des prophètes, veut dire que l’humanité a atteint sa maturité qui fait que cette humanité est désormais responsable devant l’œuvre à accomplir. Plus personne ne viendra nous tenir la main pour nous dire : “Voilà ce qu’il faut faire.” ». Al Makhtoum, à sa manière, nous tenait la main. Il avait un art invisible de se faire aimer. Nous l’aimions, car il nous faisait habiter les sommets de l’esprit sans ascenseur. 

Bienvenue à Serigne Abdou Aziz Sy, Al Amine, à la tête de cette grande et réconfortante confrérie dont les pères fondateurs ont laissé des chemins de miel pour ceux qui cherchent Dieu et le droit chemin. Ce n’est pas autrement d’ailleurs que toutes les autres confréries de ce cher pays s’échinent à faire de la lumière notre autoroute sans péage vers Dieu et Son prophète bien-aimé.

Un homme sanglé de vertus, fervent et parfumé d’islam, un homme soigné et raffiné, civilisé jusqu’à la moelle, un homme incurablement engagé, franc, persuasif, un être au robuste appétit coranique, un guide considérable, décisif, tranquille, apaisant et apaisé, un orateur solennel, bien garni, nous laisse seul avec nous-mêmes. Mais aussi loin que le temps nous portera, son image, sa parole, son héritage en un mot, nous précédera et balisera notre vie, cette vie dont on dit à juste raison, qu’elle est notre première maladie mortelle.

Un parmi ses plus beaux messages, est que « l’on respecte Dieu dans l’acceptation de l’autre ». Cette voix n’est pas éteinte, car le monde a besoin d’elle pour sortir de l’entre-soi.