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Moussa Tine: "Libre ou en détention Khalifa Sall se présentera aux prochaines élections"

Le leader de l'Alliance democratique Pencoo ne voit dans l'affaire Khalifa Sall qu'une pure cabale politique.

Par Ngagne Fall, propos recueillis au téléphone
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Moussa Tine, président de l'Alliance démocratique Pencoo/DR

SunuNews: Aviez-vous été surpris par l'arrestation du maire de Dakar, Khalifa Sall? Et pourquoi? 

Moussa Tine: C'est évident lorsqu'on nous parle de l'arrestation du maire d'une ville comme Dakar. La surprise elle est là parce que dans le cadre d'une enquête qui n'est pas encore achevée, on ne se permet pas d'arrêter un maire. Et surtout lorsque l'arrestation ne repose sur rien de juridique. Evidemment nous avions déjà commencé à chercher une révision lorsqu'on a vu les chefs d'accusation choisis, parce que en réalité nous avons appris que le procureur de la république avait saisi le juge d'instruction aux fins de poursuivre Khalifa Sall pour le délit de détournement de deniers publics. C'est clair que la loi prévoit dans ce cadre un mandat de dépot sauf lorsque la personne dépose une caution et lorsque la personne fait une contestation ultérieure. Les deux cas de figure n'étaient pas possibles. D'abord parce que pour la contestation le juge a l'habitude de dire qu'il va étudier ça dans les débats au fond et accepter de déposer une caution avec le battage médiatique autour de cette affaire-là allait être présenté à l'opinion comme une sorte d'aveu d'avoir commis ce qui lui est reproché. 

 

SunuNews: Avec l'existence du rapport de l'Inspection Générale d'Etat, à la base de cette affaire, n'est-il pas légitime et souhaitable même que la justice soit actionnée?

Moussa Tine: Je crois que l'on risque de se perdre en parlant de cette affaire sous l'angle du rapport de l'IGE pour plusieurs raisons. C'est un document de plus de 1000 pages dont quelques 100 parlent de la caisse d'avance (fonds politiques). Dans toutes les autres pages, l'IGE a manifesté un satisfecit vis à vis de la gestion de la mairie de Dakar. Et ce n'est pas la première fois que l'IGE s'intéresse à cette caisse.  Je tiens à le rappeler ici parce que cela n'a pas été assez dit. En 1983, il avait déjà été commandité un rapport de l'IGE sur la gestion de la caisse d'avance de la mairie de Dakar et l'institution de contrôle avait recommandé un audit ou la suppression de la caisse d'avance. L'autorité de l'époque, le président Abdou Diouf, avait décidé de ne pas suivre l'IGE. Donc cette caisse était déjà bien connue. La deuxième chose, c'est que cette affaire, il ne faut pas la sortir de la manipulation politique. Ce n'est pas moi qui le dit mais  le procureur de la république lui-même. Lors de sa fameuse conférence de presse, il a été interpelé sur tous les rapports de l'IGE, commandités par le président de la république : pourquoi il n'y a eu de poursuite que sur le cas de Khalifa Sall? Il a répondu qu'il n'y avait pas d'autres poursuites parce qu'il n'avait reçu qu'un seul rapport. Ce qui revient à dire que le président de la république a commandité plusieurs rapports de l'IGE, et sur tous les rapports qui lui ont été soumis, il n'a choisi d'envoyer que celui relatif à la gestion de la mairie, et plus précisément la partie concernant la gestion de la caisse d'avance, au procureur de la république aux fins de poursuite judiciaire. En vérité, on sait tous qu'il y a beaucoup de rapports qui ont été commandités. L'IGE a demandé d'ailleurs d'ouvrir une information judiciaire sur les autres cas, mais le président de la république n'a jamais décidé de saisir la justice parce que les gens visés par ces rapports sont membres de l'Alliance pour la république (APR). J'aimerais aussi signaler une coincidence troublante dans cette affaire: on poursuit relativement au calendrier politique. Dans deux mois, il faudra déposer les listes pour les législatives de juillet 2017. Et rappelez-vous, on a même proposé au président Khalifa Sall d'arrêter les tournées qu'il effectuait au plan national pour que la poursuite judiciaire puisse s'estomper.

    

SunuNews: En quoi Khalifa Sall constitue-t-il une menace sur le plan politique pour le régime en place, justifiant l'instrumentalisation de la justice suspectéé par beaucoup dans cette affaire?

Moussa Tine: Cette question soulève une autre question de fond. Ce qu'il faut demander aujourd'hui et ouvertement, c'est que l'on légalise la publication des sondages d'opinion au Sénégal. Tout le problème, c'est que des sondages ont été commandités, les gens savent exactement les positions des uns et des autres, les gens ont bien pu identifier les menaces contre leurs ambitions d'avoir une majorité parlementaire en 2017 et pour la présidentielle de 2019. Et c'est sur la base de ces sondages que l'on a définitivement décidé de cibler Khalifa Sall. Autre chose, nous sommes tous des Sénégalais et nous avons tous une certaine façon de mesurer l'opinion et l'on sait bien ce qui se dit partout. En réalité, la candidature de Khalifa Sall est la résultante d'une demande sociale. Il y a eu tout un débat qui l'a poussé à se présenter aux élections. Aujourd'hui, alors que les gens autour du pouvoir critiquent Khalifa Sall pour ses intentions politiques, les populations sénégalaises lui ont reproché de ne pas se déterminer par rapport aux prochaines élections. Donc, c'est l'attente des Sénégalaises et des Sénégalais, leur pression qui a conduit à la candidature de Khalifa Sall pour les prochaines élections législatives et présidentielle. Jusque-là, Khalifa Sall ne s'était jamais prononcé sur ces questions car il a toujours voulu rester dans une logique de parti.

 

SunuNews: Maintenant que le feuilleton judiciaire est ouvert...

Moussa Tine: Je tiens juste faire une précision: on est dans un feuilleton politico-judiciaire. Je vous invite à lire les dernières déclarations dans la presse du ministre d'Etat Mbaye Ndiaye, un des plus proches collaborateurs du président. Il dit que ce dossier est politique, que le président de la république a le droit de combattre toute personne qui veut le défier. Donc, nous ne sommes pas dans le cadre de la sphère judiciaire, il est assez clair que dans ce dossier-là il y a de l'acharnement politique. Il y a un but qui est visé, et qui est de neutraliser le potentiel adversaire politique qui pourrait faire mal. Voilà la seule réalité de ce dossier. Il faut dans ce pays arrêter de nuire aux gens par la calomnie et le mensonge, parce que la vérité finit toujours par triompher. Pour la première fois, on entend un procureur de la république tenir une conférence de presse sur un dossier en instruction et révéler des secrets liès à l'intruction. Pour la première fois, on a vu la presse exploiter les pièces d'un dossier en cours d'instruction. Faudrait-il souligner que ce dossier tient aussi grâce à l'acharnement d'une certaine presse contre la personne de Khalifa Sall. Il s'agit de cette même presse qui a publié des extraits du rapport de l'IGE, un rapport secret à propos duquel la loi stipule clairement que toute personne qui en publierait une partie encourt des poursuites judiciaires. Tout cela pose problème dans un pays de droit où les principes de l'indépendance de la presse, de la protection du secret des sources doivent être sacrés. Mais d'un autre côté, il faut donner aux citoyens la chance d'un procès juste et équitable. 

Si on est dans une affaire judiciaire, alors pourquoi depuis le début, on a vu les ministres du pouvoir APR se relayer pour tenir des conférences de presse, faire des interviews sur le sujet? Les principaux pourfendeurs de Khalifa Sall dans la sphère publique ne sont pas issus du secteur judiciaire mais du gouvernement et de l'APR. D'ailleurs, n'est-il pas interdit, pour une bonne administration de la justice, aux membres de l'exécutif de se prononcer sur une affaire en cours pour éviter toute pression intentionnelle ou non du pouvoir exécutif sur la branche judiciaire. 

 

SunuNews: Maintenant qu'il est clair pour vous que c'est une affaire politique, quel est votre plan d'action? 

Moussa Tine: On va continuer d'abord la sensibilisation. La première chose que je veux dire très clairement, c'est que cette affaire politico-judiciaire n'empêchera pas Khalifa Sall de se présenter aux prochaines élections. Avant son arrestation, Khalifa était déjà en discussion avec un certain nombre de partis politiques. Nous étions dans un cadre pour réfléchir sur la mise en place d'une alliance en vue des législatives de juillet. Dès cette semaine l'alliance sera bien en place, et la candidature de Khalifa Sall va être présentée aux prochaines élections. Ceci qu'il soit libre ou maintenu dans les liens de la détention, parce que la loi nous permet de le faire.  

La deuxième chose, c'est que nous allons beaucoup mobiliser les citoyens autour de cette question-là. Non pas simplement pour la libération de Khalifa Sall, mais pour que l'indépendance de la justice devienne définitivement une réalité au Sénégal. On ne peut pas continuer à chaque fois que de besoin, d'avoir un procureur de la république qui est à la solde de l'exécutif et toujours poussé à interférer dans la bataille politique. Le procureur de la république ne peut pas être le bras armé du pouvoir politique pour éliminer les adversaires de ce dernier. Il nous faut aujourd'hui porter ce débat-là, en faire un débat national. Nous sensibiliserons tous les leaders d'opinion, les autorités religieuses et coutumières. A partir de cette affaire, l'indépendance de la justice doit devenir à jamais une réalité dans notre pays. Là on a franchi une limite. Personne n'aurait pu imaginer dans un pays comme le nôtre, à quelques mois des élections législatives, que l'on arrête un responsible politique d'envergure comme le maire de Dakar juste parce qu'on le soupçonne de vouloir être candidat. 

 

SunuNews: Si le président Macky Sall avait tenu sa promesse de ramener son mandat à cinq ans, aujourd'hui on serait à l'heure du bilan. Quelle est votre appréciation de ce quinquennat?  

Moussa Tine: On a eu beaucoup d'espoir mais au final il n'y a eu absolument rien. On attendait de Macky Sall un assainissement de notre vie politiqe, une moralisation de la pratique politique, une gouvernance sobre et vertueuse, rien de cela n'a été réalisé. On attendait de Macky Sall un rééquilibrage de nos institutions, le renforcement d'une veritable séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, mais il n'en est rien. Comme ceux qui l'ont précédé, Macky Sall s'est taillé une constitution sur mesure. Toutes les mesures fortes attendues de lui n'ont pas vu le jour. Aujourd'hui, toutes les revendications des Sénégalais lors de la date historique du 23 juin pour une véritable démocratie apaisée, restent encore insatisfaites. Sur le plan économique, malgré les jubilations, il faut retenir le caratère essentiellement mercantile des investissements sous le magistère de Macky Sall. C'est l'autoroute à péage qui rapporte de l'argent, c'est Dakar-Touba, c'est le TER. Ils n'ont investi que dans ce qui peut être revendu aux populations et à quel prix. Aujourd'hui pour quatre kilométres d'autoroute, les Sénégalais paient 800 francs. Le péage revient plus cher que le prix du carburant entre Diamniado et la Patte d'oie. Cela est inadmissible. Si nous faisons le calcul, regardons le délai d'amortissement, on a l'impression que l'on continue à faire des deals sur le dos des populations sénégalaises fatiguées et désespérées.